braiding sweetgrass french

Braiding Sweetgrass – Robin Wall Kimmerer

Une perle parmi les perles. Ou plutôt une fleur parmi les fleurs.

Je présente ici les livres qui me nourrissent et tous ont touché mon coeur. Mais certains prennent instantanément une place d’honneur. Je remercie infiniment Robin Wall Kimmerer, mère, indigène, botaniste, passeuse. Elle parle vrai, elle écrit juste. De cette justesse qui amène des larmes aux yeux en lisant certaines lignes. De cette justesse qui se voile de poésie car elle est tissée d’amour pour la vie et pour le vivant.

Une tresse unique : « sagesse ancestrale, science et enseignements des plantes »

« Indigenous wisdom, scientific knowledge, and the teaching of plants ». Le sous-titre du livre invite cette danse à trois, cette tresse sacrée, pour mieux appréhender un chemin d’appréciation mutuelle.

« Je pourrais vous donner cette tresse d’avoire odorante, aussi épaisse et brillante que la longue natte noire de ma grand-mère. Cependant, ce n’est pas à moi de vous la donner, ni à vous de la prendre. Wiingaashk n’appartient qu’à elle-même. Je vous offre, à la place, une tresse d’histoires, de cosmogonies, de mythes pour soigner et guérir notre relation au monde. Elle comporte trois « mèches »: savoirs traditionnels amérindiens, connaissances scientifiques, et expériences personnelles d’une botaniste Anishinabekwe i s’est efforcée de les réunir dans une réflexion essentielle, intime. C’est un entrelacement de science, de spiritualités et de récits anciens et nouveaux pour guérir notre relation à la terre; c’est une pharmacopée d’histoires aux vertus médicinales pour imaginer des interactions différentes, où l’homme et la terre sont les guérisseurs l’un de l’autre. »1

Et chacun des essais qui constituent les chapitres dévoile, à travers les enseignements d’une plante et la vie de l’auteur, un enseignement plus large sur comment nous pouvons retrouver cette unicité plurielle et riche en tissant ensemble les fils de notre rapport au monde plus-qu’humain.

Robin Wall Kimmerer, d’une plume humble et sincère, accorde les enseignements des peuples autochtones dont elle descend ou dont elle est voisine et le savoir botanique qu’elle a accumulé au cours de sa carrière pour s’effacer. En bonne enseignante du Vivant, elle utilise tous ses talents pour laisser parler les plantes et les savoirs anciens. C’est leur voix qui émerge à travers les mots choisis. C’est leur couleur qui vient soudain transpercer le papier noir et blanc. Et quand elle reprend sa narration, qu’elle y pose sa patte personnelle, le savoir acquis en marchant son chemin, elle n’est jamais donneuse de leçon. Elle pose son pied en éternelle étudiante, curieuse et déterminée. Elle utilise les procédures scientifiques pour mieux confirmer les savoirs ancestraux.

La loi orale des peuples indigènes : interaction bénéfique hommes-nature

Robin Wall Kimmerer valide l’interaction souvent bénéfique entre la nature et l’homme, quand l’homme oeuvre en gratitude et en accord avec la « récolte honorable », cette façon d’être dans le monde où notre inter-ction avec le monde naturel permet l’essor des plantes et des animaux, cette loi orale de la plupart des peuples premiers : »Demande la permission avant de te servir. Ne cueille jamais la première ni la dernière plante que tu vois. Ne prends que la moitié. Ne prend que ce qui te servira vraiment. Remercie et contribue au bien-être des plantes que tu as cueillies… « 

Une partie de ces instructions contribua à donner aux colons l’impression que les amérindiens étaient paresseux : pourquoi ne ramassaient-ils pas tout le riz sauvage ? Pourquoi ne vendaient-ils pas le foin d’odeur, leur herbe sacrée des cérémonies ? Pourquoi ne tuaient-ils qu’une biche alors qu’il y en avait trois en vue ?

Et bien entendu, dans les histoires qu’elle nous offre se trouvent des thèmes qui me parlent :

Comment peut-on apprendre à appartenir à un lieu quand on a été déraciné ?

Peut-on devenir « naturalisé » si on n’est pas indigène (et qu’on ne le sera jamais) ?

Comment créer des communautés résilientes ?

Comment retrouver le sens du sacré ?

Peut-on réapprendre à écouter les plantes ?

La récolte honorable

Pour en savoir plus sur la récolte honorable, cet enseignement si essentiel :

Une ode à l’enseignement avec la nature

Bien entendu, quelle chance pour les étudiants d’avoir des professeurs comme Robin Wall Kimmerer, qui mettent leur arrogance et leur sentiment de supériorité de côté pour continuer à porter un regard neuf sur leurs matières ! J’aimerai bien comme eux avoir eu un enseignant qui nous proposait d’aller sur le terrain apprendre des plantes plutôt que de regarder en classe un croquis de plantes… Cela me semblait si déconnecté du vivant… En nous racontant ses interactions avec ses étudiants, Robin Wall Kimmerer ouvre des perspectives d’enseignement connecté au Vivant et à la capacité instinctive de chacun de s’ouvrir aux savoirs de la nature.

« J’aime les écouter en débattre Je doute que le consommateur moyen de Walmart réfléchisse à sa dette envers la terre qui a produit les marchandises en rayon. Les étudiants laissent libre cours à leur imagination et rient tandis que nous continuons notre ouvrage, mais n’en font pas moins une longue liste de suggestions pertinentes. (;…) Je pensais qu’ils ne trouveraient pas de réponse, leur créativité me rend humble. Leurs propositions pour lretourner le don sont aussi diversifiées que les dons des massettesaussi divers que ceux que la massette (un genre de roseau) leur a donnés. Découvrir ce que nous pouvons donner, telle est notre mission. Et apprendre quels sont nos dons et les utiliser pour les bien du monde, n’est-ce pas le but d’un authentique projet éducatif ?

En les écoutant, j’entends un autre murmure : il émane des massettes qui dodelinent doucement, des branches d’épinette aux travers desquelles souffle le vent.. C’est le rappel que la bienveillance n’est pas une notion abstraite. Le cercle de notre compassion écologique s’est élargi au contact direct avec le vivant – c’est précisément l’absence de contact qui réduit la porté de ce cercle. Si nous n’avions pas pataugé jusqu’à la taille dans les marais, si nous n’avions pas imité les rats musqués, et nous ne nous étions pas enduits de gel apaisante si nous n’avions pas non plus tessé un panier avec des racines ‘épinette ou dégusté des pancakes au pollende m assette, mes étudiants débattraient-ils des dos à leur faire en contrepartie ? C’est par leu travail des mains qu’ils ont appris la réciprocité, leur coeur peut s’ouvrir. « 2

Une moisson de mots

La sagesse des Haudenosaunee (iroquois) et des Potawatomi que Robin évoque et refait vivre dans ses lignes, les mots dans ces langues précieuses qui parsèment l’ouvrage, ajoutent une palette de poésie et de complexité à cet hymne à la vie.

megwech (merci)

puhpowee (« la force qui fait grandir les champignons pendant la nuit », mais pas que…),

« bozho » (salutation)…

Attention, Robin Wall Kimmerer ne fait pas de prosélitisme. Elle ne nous envoie pas un message d’appropriation culturelle. Elle nous propose juste des ouvertures pour nous ouvrir à d’autres façons d’être avec la nature. Dans une langue où il existe un mot pour « la force qui fait grandir les champignons pendant la nuit », il y a l’expérience d’une interaction hommes-nature qui nous fait défaut… et la possibilité de se mettre à l’écoute pour découvrir ces façons d’être dans notre propre expérience avec la terre sur laquelle nous promenons nos pas. C’est ce qu’elle appelle si joliment « la grammaire de l’animéité ».

« Ne vous y trompez pas, je ne préconise pas que nous apprenions tous le potawatomi, le hopi ou le séminole, même si cel nous était possible. Des gens d’ailleurs, des immigrants ont débarqué sur ces rivages avec un héritage, leurs langues si précieuses. Mais pour être des gens d’ici, des autochtones, si nous voulons survivre sur ce sol, et nos voisins aussi, notre travail consiste à apprendre la grammaire de l’animéité3, afin de se sentir chez soi.

Elle nous propose tout simplement de rendre dans un dialogue avec la nature qui nous entoure, avec le coeur.

Je me souviens de paroles de Bill Tall Bull, un elder Cheyenne. J’étais encore très jeune, et, le coeur lourd, je m’étais plaintede ne savoir parler aucune langue autochtone pour m’adresser aux plantes et aux lieux que j’aime « C’est vrai, tos aiment entendre notre langue ancestrale, « , a-t-il admis. « Mais tu n’as pas besoin de parler avec des mots » a-t-il précisé en posant l’index sur ses lèvres pour mieux illustrer son propos. Enfin, il a porté sa main à sa poitrine et a conclu: « Si tu parles avec le coeur, ils t’entendront. »4

Pour en savoir plus sur la réciprocité (avec une crise de fou-rire en lisant la traduction automatique de sa salutation en Potawatomi)

The thanksgiving address (la parole de remerciement)

J’ai été très touchée par ce rituel que Robin reprend dans le livre. Il nous remet dans le cercle de la nature, et nous rappelle son infinie abondance ! Elle nous pose la question : comment serait notre vie si, depuis enfants, nous étions élevés dans la gratitude de tout ce qui nous est donné ?

Robin reprend cette magnifique Parole, non pas une prière ni un discours. Dans la petite école de la nation Onondaga qui borde sa ferme, elle est dite et vécue le matin. C’est un rituel de connexion, « commençant là où nos pieds touchent la terre, et envoyant des remerciements et de la reconnaissance à tous les membres du monde naturel ». En écoutant cette longue liste de remerciements, il y a de quoi se sentir dans une abondance inouïe !

https://americanindian.si.edu/environment/pdf/01_02_Thanksgiving_Address.pdf

Un livre comme un phare

Accepter de prêter l’oreille aux murmures des herbes sacrées de ce territoire nord-américain, c’est en effet se connecter à une longue tresse de cultures, qui dans leur symbiose nous offrent une vision d’espoir. Oui, il est possible que la science nous aide à guérir notre relation avec la terre, si elle se met à l’écoute des plantes. Si les hommes se rappellent que nous sommes les derniers-nés, les petits frères des règnes présents sur terre.

Comme Robin Wall Kimmerer, j’espère de tout coeur que nous nous en rappellerons à temps, avant que les danses de lamentations sur la disparition des espèces et l’avancée inexorables des changements climatiques ne prennent le pas sur les danses de cérémonie. Ce livre offre en tout cas des pistes pour que ce soit le cas…

Et pour finir, je vous propose d’écouter un extrait du livre qui m’a particulièrement touchée : « Phare à l’amont de Cascade Head »

Robin Wall Kimmerer, une botaniste ancrée dans la sagesse ancestrale

… est une mère, une botaniste réputée, et membre de la Nation Potawatomi. Elle a publié, outre « Tresser les herbes sacrées« , The Serviceberry: Abundance and Reciprocity in the Natural World« , (sur la notion de réciprocité dans la nature), et « Gathering moss: A Natural and Cultural History of Mosses« (sur les mousses), ainsi que de nombreuses publications dans des revues scientifiques. En tant qu’auteure, scientifique, elle s’implique non seulement dans la restauration des communautés écologiques, mais aussi dans la restauration de notre relation à la nature. Elle vit dans une vieille ferme dans l’état de New York, où elle s’occupre de son jardin, à la fois sauvage et cultivé.

https://www.robinwallkimmerer.com

Pour écouter Robin Wall Kimmerer (en anglais)

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