« Elena, rejoins le côté lumineux de l’écriture. Le monomythe du héros étudier tu devras. Tes récits puissants deviendront. » Je vais pas mentir, la promesse est belle. Sérieux, qui pourrait résister ? Et c’est pas fini : » Elena, deviens le héros de ta propre histoire : traverse les étapes initiatrices et reprends le pouvoir sur ta vie et sur ton écriture « . Ben, moi, j’ai quand même la sensation qu’on me vend du princesse Léia et qu’il y a peut-être un Sith planqué dans un coin. Mais bon, en bon Padawan, je prends mon sabro-laser, et je pars en quête du fameux monomythe du héros.
NAISSANCE D’UN « MONO »MYTHE
Soyons clair, les mythes n’ont pas attendu les profs d’université pour devenir aussi viraux que la grippe saisonnière. Depuis que les humains parlent (et peut-être même avant, qu’est-ce que j’en sais), ils se racontent des histoires.
Le monomythe du héros – cette théorie d’un mythe fondateur de l’humanité – a été théorisé par le professeur Joseph Campbell dans les années 50. Ce professeur, anthropologue, passionné par Jung, spécialiste de mythologie comparée, a rassemblé des dizaines d’histoires du « monde entier » (hum hum – passage hystérique sur la propension des scientifiques ethnocentrés des années 60 à prendre quelques mythes lointain et de décider qu’ils avaient épluché des mythes du monde entier, même si Campbell – à sa décharge – en a véritablement feuilleté un bon paquet).
Son but ? Rien de moins que la « formule magique » qui permettrait de lier tous ces récits, l’ingrédient de base d’une histoire universelle. Et eurêka ! Il l’a trouvée ! Après l’avoir fait mijoter dans son chaudron, il a diffusé cette formule dans ses cours et dans son livre Le héros aux mille et un visages1. Petite précision au passage, Campbell a en fait étudié des épopées, pas tant de contes et de mythes que ça, me souffle-t-on à l’oreille.

Rendons à César ce qui est à César : il ne faut pas croire non plus qu’il était le premier à se pencher sur ce genre d’analyse des contes. Les théoriciens russes comme le folkloriste Vladimir Propp avaient déjà posé les jalons de ce type de recherche dans son ouvrage « Morphologie du conte » (1928).
Mais là où Propp avait posé quelques jalons, Campbell propose un véritable système, avec pas moins de 17 étapes. De façon très simplifiée, on retient généralement :
-la situation initiale / l’appel de l’aventure /le refus de l’appel // la bascule dans le monde extraordinaire avec des épreuves et des péripéties à gogo // le retour dans le monde ordinaire d’un héros métamorphosé, après une épreuve finale.
UN DESTIN DE STAR
Très vite, de nombreux auteurs ont profité de cette » lampe magique » offerte par Campbell. Ses travaux se sont ensuite diffusées dans toutes les strates de la société par le travail de ses étudiants enthousiastes, à tel point qu’on est tous des pros du mythe du héros sans même nous en rendre compte, du moment qu’on a une télé ou un ordi. On en déguste matin midi et soir, car ces théories sont la pierre philosophale qui sous-tend la plupart de nos narratifs, des films aux pubs en passant par les newsletters…
Mais c’est surtout Christopher Vogler, un lecteur d’Hollywood qui lui a donné ses lettres de noblesse dans l’industrie cinématographique. Son ouvrage, Le Guide du scénariste2, s’est imposé, d’abord dans les studios Disney, puis petit à petit à toute l’industrie du cinéma, dans le branding et dans toute la galaxie…

Christopher Vogler propose un Voyage dans les grands archétypes, et 12 étapes plus subtiles que celles de Campbell, pour dimensionner notre écriture de la façon la plus efficace pour une audience occidentale qui est conditionnée et formée à résonner avec cette approche.
Dans une perspective de storytelling Hollywoodien, l’exemple le plus connu, ce sont les premiers Stars Wars, qui ont été une des premières démonstrations de la force de frappe de l’étoile noire… euh, du mythe du héros, car Georges Lucas était un étudiant de Campbell. (Coïncidence ? Je ne pense pas). Mais continuons.
LE RETOUR DU HÉROS
Les étudiants de Campbell n’étaient pas tous scénaristes, évidement, et donc le monomythe s’est diffusé dans les sphères d’anthropologie et de psychologie plus vite que la vitesse de la lumière : en développement personnel, des psychologues jungiens se sont emparés de la méthode avec enthousiasme pour transformer nos vies et voir comment dépasser les obstacles en suivant ces étapes de façon symbolique. Il existe par exemple des stage du Voyage du héros où l’on suit les étapes d’initiation du héros pour travailler sur nous et traverser symboliquement des « épreuves » pour reprendre le pouvoir sur notre vie.
On le retrouve aussi dans les pubs, dans le marketing…
Toutes les personnes qui s’intéressent au storytelling travaillent à un moment donné sur le mythe du héros.
LE MONOMYTHE ÉTUDIER TU DEVRAS
J’ai lu Joseph Campbell et Christopher Vogler quand je me suis formée en écriture scénaristique, évidemment. J’ai adoré, notamment la partie sur les archétypes. Et, must du must, j’ai assisté à la fameuse Masterclass que Christopher Vogler a donnée à Lyon en 2012, à l’invitation d’Alexandre Astier qui ne tarit pas d’éloges sur la méthode d’écriture qui est la boîte à outil de la série Kaamelott. Je suis repartie, sous le charme, persuadée qu’en l’appliquant, j’allais enfin harmoniser les aspects parfois trop rigides des travaux des script doctors avec lesquels je m’étais formée avant, et ma tendance naturelle à écouter mes personnages sans me soucier du rythme de l’histoire.
Et c’est vrai ! Cette méthode, je l’ai incorporée dans mon système narratif, je l’ai utilisée pour mes clients, je l’ai enseignée en coaching et en ateliers d’écritures. Nos histoires sont moins mécaniques qu’avec les schémas classiques d’écriture, nos héros ont un arc d’évolution plus subtil. Et notre public comprend, de façon presque instinctive, les symboles et archétypes de l’histoire ou de la marque…
LES ANTI-MYTHES CONTRE-ATTAQUENT
Jusqu’ici, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, non ? Des belles histoires, racontées de façon (trop) prévisibles, des héros arché-stéréotypés… J’ai fini par m’ennuyer ferme, moi, dans ces films où je pouvais poser avec quasi-certitude le déroulé de l’arc d’évolution des personnages à la minute près. Quoi qu’on en dise, la diversité, ça a du bon !
Ma bouffée d’air est venue des films asiatiques : les premiers Miyasaki que j’ai regardés m’ont émerveillée : il y avait des espaces qui ne servaient à rien dans un agencement monomythique. Il y avait des personnages dont l’arc était différent, aussi… J’ai réalisé alors que le cinéma asiatique suivait d’autres formules… La claque ! Il n’y aurait pas que le monomythe, alors ?
Et surtout… surtout, il y avait ce sentiment viscéral que si la formule marchait pour une grande partie des histoires que je voulais écrire (pour moi comme pour mes clients), il y avait des espaces où ça ne marchait tout simplement pas. Quelque chose me chiffonnait dans mes propres écrits. Dans le fait d’en faire un système universel, uniformisé, unique… monolithique.
UN MYTHE, DES MYTHES : » UN NOUVEL ESPOIR «
C’est Sharon Blackie qui m’a permis de comprendre ce qui ne m’allait pas. Dès le début de son livre « Femmes enracinées, femmes qui s’élèvent » 3, elle pose clairement son intention. Le voyage auquel elle nous invite n’est PAS fondé sur la même dynamique, même s’il en possède certaines caractéristiques. Et surtout, elle revient sur la notion de monomythe central commun à toutes les cultures.
Elle est loin d’être la seule à critiquer ce bon vieux Voyage : de nombreux scénaristes, tout comme de nombreux psychologues et anthropologues ont travaillé sur des propositions alternatives et ont bâti des explications sur pourquoi le Voyage n’était peut-être finalement pas si universel que ça…
Alors, pour conclure cette partie du Voyage et vous laisser sur un cliffhanger palpitant, je vous dit « Suite à l’article suivant » : « Un monomythe pour les gouverner tous «
POUR ALLER PLUS LOIN
1.Joseph Campbell “Le héros aux mille et un visages”, J’ai lu
2.Christopher Vogler, le Guide du scénariste, Dixit Editions
3. Sharon Blackie, Femmes enracinées, femmes qui s’élèvent (Editions Véga)
—
Monomythe: le récit fondateur de tous les récits, Bits #75
juin 7, 2024
[…] Si à cette étape, vous vous grattez la tête en fronçant les sourcils, je vous propose de retourner à mon article sur Le monomythe du voyage du héros. […]